La vieille dame qui embellissait la mort.

Quelle gêne pousse cette statue du cimetière de Montmartre à se cacher les yeux ?
Sa nudité lui fait-elle honte ? Sont-ce les regards des passants qui ne restent pas de marbre devant des seins alors qu’ils viennent se recueillir devant leur(s) défunt(s)? Ou peut-être est-elle affligée par le cœur de pierre d’un employé de la fonction publique ?
Effectivement, un fonctionnaire de la mairie du 18ème arrondissement de Paris vient d’avoir l’excellente idée d’interdire à une vieille dame de soixante dix ans passés de nettoyer et fleurir les tombes du cimetière de Montmartre.
Depuis plus de vingt-cinq ans, cette mamie embellissait les tombes abandonnées et les allées du site. Elle ne demandait rien à personne. Elle embellissait la mort.
Elle avait commencé à la suite du décès de sa mère. Elle s’occupait de sa tombe, et du coup, s’est occupée des autres, des laissés-pour-compte.
Le fonctionnaire est un citoyen parfait. Il a respecté la loi. On ne peut pas lui reprocher. Il est interdit de s’occuper d’une tombe qui n’est pas la sienne, tout du moins qui n’est pas celle d’un ou plusieurs membres de sa famille. Il est parfait ce fonctionnaire. De plus, décorer les allées est très dangereux. Imaginez que quelqu’un tombe et se blesse en se prenant les pieds dans un géranium. Quelle horreur ! Se faire mal dans un cimetière, c’est tout de même frôler la mort.
Bizarrement, aucun fonctionnaire depuis vingt-cinq ans n’avait osé respecter la loi. Ces incapables laissaient faire. Ils laissaient une femme fleurir le cimetière de Montmartre. Les médiocres. Ils auraient dû être virés sur le champ. Heureusement pour eux, la fonction publique conserve. Conserve les gens. Les bons comme les cons.
Avant d’agir, peut-être aurait-il fallu demander l’avis de quelques proches voisins.
Offenbach et Delibes auraient probablement joué en chœur un grand « Si ». Dalida aurait chanté un « laissez la fleurir… » . Feydeau, Jouvet et Guitry auraient acté aussitôt le jeu de cette femme. Et Nijinski aurait dansé en son honneur.
Le fonctionnaire de la mairie de 18ème arrondissement de Paris a préféré prendre sa décision sans concertation des habitants du cimetière. C’est son droit. Sans doute, a-t-il agi dans l’espoir calculé de faire le malin et d’avoir une promotion X qui augmentera son coefficient Y en vue du calcul Z de sa retraite à 58 ans. Heureusement pour lui, la fonction publique conserve. Conserve les gens. Les bons comme les cons.

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